Entre honte et idéal : la vieillesse
23ème Journée de l'ARAGP, 2010
« Ô rage! ô désespoir ! ô vieillesse ennemie !
N'ai-je donc tant vécu que pour cette infamie ?
Et ne suis-je blanchi dans les travaux guerriers
Que pour voir en un jour flétrir tant de lauriers ?
Mon bras, qu'avec respect toute l'Espagne admire,
Mon bras, qui tant de fois a sauvé cet empire,
Tant de fois affermis le trône de son roi
Trahit donc ma querelle, et ne fait rien pour moi ?
Ô cruel souvenir de ma gloire passée!
Oeuvre de tant de jours en un jour effacée !
Nouvelle dignité, fatale à mon bonheur !
Précipice élevé d'où tombe mon honneur !
Faut-il de votre éclat voir triompher le Comte,
Et mourir sans vengeance, ou vivre dans la honte ?
Comte, sois de mon prince à présent gouverneur;
Ce haut rang n'admet point un homme sans honneur;
Et ton jaloux orgueil, par cet affront insigne,
Malgré le choix du roi, m'en a su rendre indigne. »
Le Cid, P. Corneille
Don Diègue, trahit par un bras-phallus, par un bras tout-puissant.
Don Diègue honteux puisqu’il ne peut plus défendre son honneur que son fils Don Rodrigue n’a d’autre choix que de le relever.
Don Diègue, figure de l’idéal guerrier et de l’idéale fidélité au roi, se vit comme déchu dès lors que trahit par une partie hautement investie de son corps.
Don Diègue tout entier dans son bras.
Chaque vieux est un Don Diègue pris entre l’idéal de soi au passé, l’idéal de soi en beau vieillard, et les défaillances (physiques, psychiques, cognitives) qui atteignent le narcissisme de plein fouet, et qui viennent faire honte.
Certains demandent le droit de mourir dans la dignité afin de fuir le spectre pour eux honteux de la déchéance et probablement tout autant de la dépendance.
D’autres partent au-delà de toute honte au pays de la démence.
D’autres déplacent cette honte, la donnent à vivre aux autres : ainsi des familles honteuses qui cachent leur âgé, souvent dément, à la maison ou en institution ; ainsi des soignants, en particulier dans le regard des tiers : « Comment pouvez-vous supporter ce travail ? » et, réactionnellement : « Je vous admire ! »
D’autres encore évitent la honte dans la dévalorisation du temps présent et, conjointement, l’idéalisation de « leur temps ».
Entre honte et idéal, la vieillesse, dans un jeu de bilans, de tensions, de déplacements, de désinvestissements, de réinvestissements, dans l’observation de la qualité du regard de l’autre, du touché de l’autre.
Vieillir, toute honte bue, pouvoir mourir non pas de honte mais, comme le priait Winnicott, vivant : ultime figure de l’ultime idéal.
Conférence introductive
Simone KORFF-SAUSSE, psychanalyste,docteur en psychopathologie fondamentale et psychanalyse, maître de conférence à l'Université Paris 7
De faut pas en faux pas
Catherine ROOS, psychologue clinicienne, Lyon
Bien ou mal vieillir, enjeu de la culture familiale
Martine MARGAT, psychologue clinicienne, thérapeute familiale psychanalytique, Grenoble
Présentation clinique
Françoise NAZ, psychiatre et l'équipe mobile départementale depsychogérontologie de l’Ain
Destins de la honte dans le travail en supervision d'équipe autour des patients âgés
Evelyne Grange-Ségéral, présidente de la Société Française de Thérapie Familiale Psychanalytique (SFTFP), maître de conférence en psychopathologie clinique, Lyon
Ponctuation et temps culturel… Autour de quelques courts métrages…
Jean-Jacques DEPASSIO, gériatre, président de l’association Lumière Blanche, Lyon
